L'ego parental

Me voilà depuis quelques semaines plongée dans une expérience hors du commun. Une expérience de vie collective dans laquelle tous les membres sont considérés comme des individus à part entière, quelque soit leur âge. Respectés dans leur singularité. Reconnus dans leur souveraineté individuelle, et marchant sur leurs deux jambes : liberté et responsabilité. Une expérience dans laquelle le cadre commun est co-défini et toujours évolutif.

C’est également ce qui est vécu au sein des écoles démocratiques de par le monde. La particularité ici : les murs ne sont plus ceux d’une école, mais s’élargissent jusqu’à disparaître dans un terrain de jeu de 50 hectares, qui est devenu notre lieu de vie quotidien. Pas de limite de temps, d’horaires dans la journée. Également, et c’est ici que je place mon projecteur aujourd’hui, à la différence d’une école les parents sont présents. L’articulation entre cette fonction de parent et celle de membre du collectif fait émerger des schémas encore peu explorés et pourtant fascinants.

Au sein d’une famille nucléaire, certains fonctionnements hérités ne sont que peu interrogés quant à notre rapport à la parentalité. Or, dans ce nouveau contexte, se révèle avec évidence les contours de cet élément qui passe bien souvent inaperçu, est considéré inconsciemment comme intrinsèque à la fonction de parent et demeure même bien souvent valorisé : l’ego parental. Tadaaaa !!

Je vous parlerai ici de mon expérience personnelle face à l’émergence de ces représentations en cours d’obsolescence, et à leur dissolution progressive. Voici ce que, en immersion totale, je peux percevoir.

Tous les schémas dont nous avons hérité ont un sens et ont eu une fonction particulière quant à l’évolution de l’espèce humaine. Nous sommes simplement appelé à continuer à évoluer, et à faire muter ces constructions pour permettre un épanouissement de plus en plus vaste de l’être. Cette évolution ne s’arrête jamais, mais franchit parfois des sortes de paliers, qui sont donc notables. Exactement comme pour notre évolution intérieure… l’humanité est comme un organisme dont nous serions les cellules. L’évolution de notre rapport aux « enfants » est justement en train de franchir un de ces paliers notables. Bien entendu, l’échelle d’une humanité étant plus vaste que celle d’un être humain, ce « passage » progressif s’étend sur de longues dizaines d’années, progressivement.

Remarquable également, on trouve bien souvent à la source de ces schémas un élan qui est juste. Comme souvent, cela se « problématise » (bien qu’il n’y ai pas de problème, uniquement des expériences ! ) lorsque une part de notre ego se saisit de cet élan pour le cristalliser sous forme de construction et projeter sur lui ce dont il croit avoir besoin pour apaiser sa souffrance.

Quelques exemple concrets, enfin. Pour profiter du fond, j’invite les parents lecteurs à deux points de vigilance pas si anodin que cela. Le premier : si vous vous sentez chatouillé, titillé ou inconfortablement remis en question en lisant, il s’agit de ne pas s’arrêter à cette première réaction émotionnelle. Nous sommes tous dans le même bateau !

Le second point de vigilance, plus pernicieux (et plus fréquent) : si au contraire vous vous sentez « au dessus de tout cela », que les points évoqués semblent être des évidences pour vous (dans l’adhésion comme dans le rejet), je vous demande d’interroger le delta possible entre théorie et pratique… là où la soif d’honnêteté est plus grande que le désir de maintenir des images de soi-parent pseudo valorisantes et rassurantes.

C’est parti donc, pour une liste qui s’enrichira au fil du temps.

L’illusion d’indispensabilité

Me voilà donc plongée dans un monde sécurisant et apaisé dans lequel plusieurs adultes veillent au quotidien sur ces être magnifiques qui sont venus au monde à travers moi et que pour cela je nomme mes enfants. Ma fille se fait mal au genoux et va vers quelqu’un d’autre pour l’aider et la soutenir, mon fils sollicite l’accompagnement d’une autre personne pour avancer sur un apprentissage… et voilà que je sens poindre un léger malaise tout à fait moralement incorrect, mais que je décide de ne pas passer à la trappe… « Quoi ? Mes enfants se débrouillent très bien sans moi et cela me vexe ? » Se révèle peu à peu l’illusion d’indispensabilité. Bien entendu, mon rôle de mère est fondateur dans la croissance et la vie de mes enfants et notre lien est merveilleusement unique, absolument rien ne peut changer cela. Alors pourquoi est-ce que cela me dérange de ne pas leur être indispensable dans de tels cas ? Tout simplement parce que l’être humain ayant peu l’occasion de contacter son sentiment primordial de « je suis », son essence, a tendance à combler ce vide identitaire par des rôles socialement valorisés (son métier, sa parentalité, ses hobbies, son appartenance à tel ou tel groupe religieux etc). Mon rôle de mère, construit sur le modèle bonne-mère-indispensable-omniprésente-incontournable prend alors trop de place, déborde et finit par étouffer cet enfant que je crois être simplement en train d’aimer. Si je n’y prend pas garde, cela peut créer chez lui un enfermement forcé dans notre relation, ou un conflit de loyauté inconscient qui ne lui permet pas d’aller sereinement et en toutes conditions enrichir son lien à différentes personnes.

A quels moment en tant que parents présupposons nous que notre enfant a besoin de nous ? Nous tenons-nous simplement présents et disponibles si un besoin de l’enfant apparaît ou anticipons nous ce besoin, et de quelle manière ? Pouvons-nous identifier quelle part de notre ego parental cela satisfait de se sentir indispensable à notre enfant ?

L’illusion de possession

« Nos enfants ne sont pas nos enfants, ils sont les filles et les fils de l’appel de la vie à elle-même »… Nous sommes nombreux à nous accorder sur la beauté et la justesse de ces vers. Mais au-delà des hautes sphères de l’esprit, comment incarnons-nous concrètement leur message ? Il est difficile de se rendre compte à quel point cette notion de possession est subtile et présente. A quel point elle se mélange avec la notion très juste de responsabilité qui nous incombe en tant que parent.

Je m’aperçois par exemple que lorsque j’utilise l’expression « mes enfants » pour parler d’eux, au lieu de les qualifier par leur prénoms, ce n’est pas seulement dans le cas où je définis notre lien de parenté à des inconnus ; mais également dans d’autres contextes pour asseoir une sorte de légitimité supplémentaire quant aux avis ou décisions qui peuvent les concerner. Plusieurs questions se posent alors : est ce- que cette légitimité supplémentaire du parent, qui paraît aujourd’hui être une évidence, est toujours juste ? A-t-on veillé à ce que les décisions ou choix concernant un enfant lui sois d’abord soumis à lui dans la mesure du possible ? Si l’enfant est une personne, peut-on la posséder ? (Remarquons que cette dernière question de la possession d’un autre être humain peut se poser également pour « mon mari », « ma compagne » etc. mais c’est un autre débat, dans lequel je ne me lancerai pas !)

L’illusion de sagesse

En lien direct avec les deux précédentes, l’illusion de sagesse désigne ici cette tendance tenace que les parents ont de croire savoir mieux que leur enfant ce qui est bon, bien ou souhaitable pour lui. Toujours, tout ceci part de « bonnes intentions », mais il parait que l’enfer en est pavé… Jusqu’à quel point faisons-nous confiance à nos enfants ? Notre confiance a-t-elle des limites ? Et comment ces limites empêchent l’enfant de se réaliser pleinement, en lien avec sa sagesse intrinsèque ?

Tout commence dans notre façon de considérer l’enfant. Bien souvent aujourd’hui sa capacité d’ être réellement pensant, capable de choix personnels auto-motivés, doué d’une sensibilité unique aux sources multiples allant de l’instinct à l’intuition, en passant par le raisonnement logique, est largement sous-estimée.

Sous couvert de bienveillance (au mieux), les adultes vont en fait imposer à l’enfant des décisions motivées par leur propre vision nécessairement limitée du monde sans en avoir conscience.

Il est fort peu de lieu où notre ego immature peut se sentir aussi mis en valeur que dans cette relation où l’adulte est le sachant et l’enfant le récepteur. Sa petitesse physique, sa dépendance matérielle et affective donne un terrain propice à un relationnel tyrannique plus ou moins enrobé de douceur mais en réalité jamais justifié. C’est un abus de pouvoir qui s’ignore, et s’auto-justifie à force d’être répété de génération en génération.

Les exemples sont si nombreux et banaux qu’un choix n’est pas aisé. Prenons disons le quotidien d’un jeune enfant. Combien sont libres de manger ce qu’ils souhaitent, comme le ferait un adulte ? On m’oppose tout de suite le fait qu’un enfant, dans son inconscience, ne mangerait que des aliments très sucrés par exemple et se rendrait malade. En sommes-nous vraiment sûrs ? Et même si c’était le cas, recommencerait-il indéfiniment ? Comme pour la question des apprentissages autonomes, l’idéal ne serait-il pas de laisser à l’enfant libre accès à une grande variété d’aliments, en excluant simplement ceux qui sont effectivement reconnus comme nocifs ?

Ce que j’observe à ce sujet, c’est que le problème est pris à l’envers. L’adulte, souvent, projette son propre fonctionnement sur celui de l’enfant. Lui-même ayant été coupé de son instinct, de l’accès à son intuition, par une éducation rétrograde va devoir construire son rapport au monde en intégrant des éléments de reproduction, d’essais/expériences, d’intégration de connaissances intellectuelles pour tâtonner vers un comportement sain, adapté à son être et à son épanouissement. Il considère dès lors que l’enfant, qui n’a pas cette expérience ni ces connaissances théoriques, ne peut qu’être perdu et aller vers des comportements chaotiques, illogiques et potentiellement non pertinents voire dangereux. Or, en imposant ce qu’il croit être bon à l’enfant, il le coupe de sa propre intuition...et le cercle vicieux recommence.

L’accès à un cercle vertueux réside donc dans la non perturbation du lien entre l’enfant et sa propre sagesse. Ceci commence même avant la naissance selon moi, et des articles entiers pourraient développer ce thème passionnant et révolutionnaire.

Enfonçons ensemble le clou et continuons à parcourir brièvement la journée de ce jeune enfant. Est-ce lui qui décide de la manière dont il s’habille, voire de s’il doit s’habiller ? S’il fait froid par exemple, tenons-nous à sa disposition un pull ou lui enfilons-nous d’office même s’il ne le souhaite/réclame pas ?

Est-ce lui qui décide des moments où il souhaite dormir, de la fréquence, de la durée, des moments du jour et de la nuit de ses périodes de sommeil ?

J’entends souvent l’argument rigide du risque de « l’enfant-roi ». Là n’est pas mon propos, je prône au contraire l’avènement de « l’enfant-responsable », ce qui à bien des égards est totalement différent. La question de fond touche aussi à notre place et à ce que cette considération de l’enfant demande d’humilité. Cette humilité socratique qui ouvre les portes d’une sagesse non feinte.

L’illusion du sauveur

Bon, d’accord, le monde duquel nous sommes issus est loin d’être sécurisant, et le désir de vouloir protéger son enfant d’un éventuel danger extérieur est plus que légitime, il est une marque d’amour. Imaginons-nous dans une grotte au paléolithique avec notre nouveau-né, entendant une bête sauvage rôder autour de nous…

Oui, sauf que même s’il est plus que difficile de le réaliser, dans notre expérience ici et maintenant, le monde n’est plus une source de dangers permanents.

Vous et moi, sauf exceptions, avons la possibilité de vivre dans un contexte sécure. Nous ne souffrons pas de la faim ni du froid, nous ne sommes pas sous le joug d’une oppression politique qui nous contraindrait physiquement, notre environnement ne contient pas ou peu de dangers vitaux immédiats.

Pourtant demeure et se manifeste de manière inappropriée cette facette de l’ego parental prise dans l’illusion du sauveur. Il s’agit alors de le justifier en imaginant des dangers pour son enfant faible et vulnérable et de se placer en position de celui qui l’empêchera d’être exposé à ce danger et de risquer quoi que ce soit. Seulement lorsque ce danger est fantasmé, cette position aura pour seule conséquence la transmission à l’enfant de peurs et de blocages qui entraveront son rapport au monde. En voulant l’aider, nous le desservons.

Pire, cette focalisation sur de faux-dangers empêche le parent d’être disponible et attentif à de vrais risques de souffrance dans la vie de l’enfant.

Une réflexion sur le sujet ramène le parent a son propre rapport à la peur, à son rapport insécure au monde. Lorsque l’on a « peur pour son enfant », ou « qu’on ne veut pas ceci ou cela pour lui » par crainte de le mettre en danger, il est plus qu’important de prendre le temps de s’interroger sur les fondements rationnels de ce danger. C’est loin d’être évident, car nous sommes en général persuadés d’avoir raison, et prendre la responsabilité de son émotion dans un tel cas n’est pas habituel.

A noter que souvent (mais pas toujours) une base de danger réel existe, mais qu’il est extrapolé et rendu fantasmatique. J’ai croisé par exemple des parents qui ne souhaitaient pas que leur enfant se rende dans une manifestation importante dans une grande ville par peur d’un acte terroriste. D’autres qui ne voulaient en aucun cas que leur enfant ingère du gluten ou du sucre. D’autres enfin qui souhaitaient à tous prix préserver leurs enfants des écrans. C’est très vertueux sur le papier, mais il est toujours judicieux de se demander à quel moment on sert véritablement l’enfant, et à quel moment tout ceci sert plutôt cette part de parent sauveur en apparence et insécure dans le fond, en envisageant l’influence que ces interdits peuvent avoir sur le rapport de l’enfant au monde.

D’autres fois, il n’y a même pas de base de danger réel. Par exemple un parent qui ne souhaite pas que son enfant voit des gens nus, à la rivière ou autre. De quoi veut-il le « protéger » ? Rationnellement, il n’y a pas plus de risque d’actes pédophiles que dans d’autres contextes (bien au contraire, c’est dans le secret, le caché, dans l’intimité d’un cercle familial ou autre que ce risque se manifeste), ni aucun risque de traumatisme chez un enfant tant qu’on ne lui a pas inculqué que la nudité était gênante ou malsaine. Nous avons tous, collectivement et individuellement, des bagages hérités de traumatismes et de conditionnement, et le travail de retour à la raison dans le but de ne pas entraver nos enfants dans leur épanouissement est riche et beau. Je place ici un élan d’amour pour les parents lancés dans cette démarche que nous sommes, où qu’ils en soient.

L’illusion de fierté

Un peu plus léger pour la fin (quoique), l’illusion de fierté.

Oui, il est sain, agréable et naturel de se réjouir de voir notre enfant réaliser une tâche avec brio, montrer des capacités particulière dans un domaine ou incarner un savoir-être pertinent. C’est merveilleux pour le cœur d’un parent de recevoir cette grâce. Mais au-delà de la simple joie, cette facette de l’ego parental peut pointer le bout de son nez et compliquer un peu la donne.

Exemple simple : notre petit dernier vient faire un exposé sur la particularité des fonctions binaires, ou bien notre fille chérie virtuose joue un morceau de piano magnifique devant toute la famille réunie. Premier niveau : joie pure de le voir s’épanouir. Au-delà : qu’est-ce que cela nourrit en nous en terme d’estime de soi ? D’où vient cette satisfaction, voire ce besoin, de montrer aux autres le génie de son enfant ? Le fait-on alors pour lui, ou pour nous ?

Ce qui vient maladroitement entraver le libre épanouissement de l’enfant ici est bien entendu la pression que créé les projections parentales, même « positives ». Ce focus qui est placé sur l’action valorisée est chargé d’émotions non assumées, que l’enfant perçoit. Il peut alors cesser de développer son activité pour échapper à cette pression, ou bien au contraire se sentir obligé, par loyauté affective, pour satisfaire son parent, de continuer. La source de base du désir nourrie de pur enthousiasme est alors polluée de cette charge donnée à l’enfant alors qu’elle devrait être assumée par le parent.

Au delà des émotions cristallisées, un nouveau modèle de parent.

Chacun de ses exemples donnent à penser un nécessaire besoin d’humilité en tant que parent. Une vraie et belle humilité, celle qui est nourrie par le désir profond d’honnêteté et de justesse. Celle qui accepte de faire tomber avec amour les masques de l’ego pour grandir. Qui accepte la remise en question sans pour autant se dénigrer, mais en sachant par expérience que lâcher d’anciens fonctionnements rassurants mais pathogènes, une fois apprivoisée la peur de l’inconnu, ne peut qu’élargir nos esprits et enrichir nos être de façon insoupçonnée. Lâchons le pouvoir, il nous étouffe.

Nous revenons de loin, et depuis une longue période maintenant, chaque génération est plus libre que la précédente. A l’heure du retour à cette liberté d’être comme condition à l’épanouissement, la question de la responsabilité de nos charges émotionnelles vis-à-vis de nos enfants se pose. C’est merveilleux d’en avoir conscience !

En plus de nous permettre de grandir en sagesse, cette réconciliation avec l’intelligence de la vie à travers une parentalité nouvelle porte en elle les graines d’une humanité future davantage reliée à son génie intrinsèque, davantage apaisée, créative confiante et pertinente.

Et le plus beau, c’est que ça se passe ici et maintenant.